journal posthume

Les jours s’amoncellent

L’âme d’une femme, le flanc d’un corps tout contre celui d’un homme, la cruauté de ne rien atteindre, la plongée jusque dans les abîmes, la douceur des bras du cœur. Il s’agit bien plus que d’une émotion, bien plus que d’une aspiration, bien plus qu’un simple désir. La femme aime que nous l’aimions constamment, que notre regard l’épouse indéfiniment, qu’elle devienne notre centre. Puis, la femme aime que nous l’aimions au-delà de celle qu’elle apparaît, dans le quotidien. Elle n’a guère besoin d’écrire puisqu’elle est écriture. Quel poète glisse ainsi dans la fêlure de son secret ? Pourquoi poète l’aimes-tu comme un fou ? Quelles sortes d’effluves venant de son être qui font de toi un briseur ? Que viens-tu ainsi briser si ce n’est la faille de ta propre humanité ? Brisement dans les éclats de ton silence, le glas qui sonne et réduit ton ignorance à un larcin commis dans la plus improbable des indifférences, celle des jours qui s’amoncellent et ne reviendront plus jamais.

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Poètes maudits

S’extraire de la malédiction des poètes, cesser l’identification, trouver le tunnel, courir la mémoire de notre couloir obscurci, écrire aigu dans les extractions de nos sables mouvants. Parfois, je les envie, ceux qui se rencontraient et s’usaient dans leur forme et dans leurs affres. Ces poètes maudits avaient rompu toutes les digues. S’étaient-ils perdus en chemin ? Leur âme sourde avaient à peine frémi, puis de la chute, avaient bu jusqu’à la lie. Mais, je reconnais qu’ils avaient dans leur outrance et leur déchirure, trouver l’écorchure de leur enfer. Ils avaient arraché de la poussière, de leur torture mortifère des spasmes brûlants de vie.

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Douleurs

Démesurés propos dans l’antre de notre cœur usé, là où se situent les oublis de nos cris, tandis que la stèle enferme nos douleurs d’homme. Dans la solitude, voici que les souvenirs se bousculent et l’on voudrait dire non au cœur. L’on voudrait l’arrêter, l’apostropher, le court-circuiter, l’enterrer pour de bon. Ce n’est pas la solitude qui nous torture. L’avoir laissée partir. Elle ne s’est pas retournée. Je lui ai saisi la main comme le dernier geste d’un fou désespéré et j’y ai déposé, en silence, un baiser. Mais, elle est partie sans se retourner. Parfois, elle m’envoie un petit message, un fragile message, je la connais. Je te remercie d’avoir été ce compagnon. L’abruti que je suis ne lui répond jamais. Les mots s’étranglent dans le souffle rauque de l’avoir manquée. Ce n’est pas à cause de toi, m’écrit-elle, tu n’es pas en cause.

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Ecriture du siècle

L’équilibre dans une écriture est sans doute révélateur d’une grande sagesse. Ecrire sans fil conducteur, c’est comme s’aventurer dans une forêt amazonienne sans guide. S’y risquer sera peut-être source d’expérience, mais j’imagine que ce sera de courte durée. La sphère inspiratrice ne peut être ni émotionnel, ni mental. Le bavardage poétique n’est pas poésie. Je m’étonne que certains écrivent comme à l’école, se voient par la loupe grossissante du narcissisme et se considèrent comme de grands poètes. Les exercices scolaires équivalent à apprendre à faire du vélo. Mais, ce ne sont pas les exercices qui font le poète. Beaucoup apprennent à jouer d’un instrument, pour autant, sont-ils tous de bons joueurs ? Ce monde ne supporte plus les critiques. Pourquoi ? Parce qu’il est paresseux.

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Circumambulation

Une nouvelle fois, Marthe et Claudine viennent me rendre visite. Nous continuons notre petite exploration littéraire. Le genre académique est devenu bien trop stéréotypé. Mais, Claudine me lance abruptement : Dans le fond, qu’est-ce que tu cherches ? Je la regarde, médusé. Bien sûr, on cherche un texte qui sorte du cœur. Peut-être même un vrai balbutiement plutôt que des prétentions verbales. Pourtant, je demeure silencieux. Je ressens le vif attachement à la lettre, à la belle langue. Seulement, je ne suis pas dupe : l’inspiration vient à s’épuiser et les mots circumambulent comme une véritable manifestation de l’échec cuisant de notre siècle. Il existe deux sortes d’écrivain ou de poète : les laborieux perfectionnistes, à la manière de Flaubert ou de Mallarmé, et ceux qui s’inventent sans vraiment entrer dans les possibilités qu’offre l’inspiration. La limitation vient d’une véritable et indigeste limitation intérieure. Cela tourne en rond. L’on s’empare de certains mots et puis, sans savoir ce qu’ils signifient, on en use et abuse. En fait, tu cherches le vrai, me déclare Marthe. Mais, circumanbuler c’est aussi s’échapper, ajoute Claudine. Oui, à condition que cette gestuelle du cercle, soit reliée à plus haut.

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Sensibilité poétique

Tous les pissenlits se sont transformés en une volée de petites aigrettes. Les fraises fleurissent plus tardivement dans ces régions. Une saison qui prend son envol. Avec Marthe et Claudine, nous devisions sur la terrasse. Je me demandais ce que pouvait bien signifier sensibilité poétique. Elles se sont esclaffées toutes les deux. A ce moment là, j’étais parti. J’ai mis beaucoup de temps à partir. Toute une vie pour ne plus s’accrocher à ce que l’on croit. Je n’ai jamais pu m’attacher à personne, en dehors de cette femme. Une femme éclipse toutes les autres. Pourquoi ? Marthe me dit que j’ai toujours été sensible. Mais, non ! j’ai été un monstre de froideur. Ce n’est pas parce que nous sommes serviables que nous sommes vraiment sensibles. Ses mots sont imprégnés de son long regard. Elle est la sensibilité naturelle. Elle vous retient. Elle vous retient toute une vie. Elle vous fait entrer dans le cœur d’une aigrette.

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Le pouvoir de l’internet

Edouard m’a rendu visite, et tandis que nous prenons, comme d’habitude, le café, nous parlons de chose et d’autre. Puis, de fil en aiguille, nous voilà à parler d’internet. Un ami d’Edouard, brillant informaticien, lui a révélé une bien inquiétante information : Nous sommes tous codifiés dans ce que nous dessinons, enregistrons, écrivons, publions. C’est comme une empreinte ADN, personnelle et singulière. Le traitement d’information est tel qu’à la seconde précise, il existe une conversion de tout ce qui se fait sur internet. L’information est si précise, qu’il est inutile de s’inquiéter sur nos droits d’auteurs. Tout plagiat, même infime, au vue de la toile infinitésimalement établie, est répertorié à la millième de seconde près. Mais, outre ce pouvoir, le « grand codeur » hiérarchise les données et établit un classement en fonction de son ordre d’apparition. Votre « substrat », si je puis dire, est bien protégé. L’histoire fera apparaître les supercheries, les copier-coller et toutes sortes d’usurpation. Je suis resté stupéfait. Mais, ai-je répondu à Edouard, on dirait Dieu et le Jugement dernier. Mon ami me regarde : Tiens ! je n’y avais pas pensé.

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Petit-déjeuner

Prédilection du petit-déjeuner sur tous les autres repas. Une invitation au rite. Une longue promenade de mots. Elle aimait dire. J’étais sans écoute. J’entendais sans vraiment réaliser son dire. Je lui imposais toujours mon opinion. Non, c’est pire. J’étais simplement dans l’opposition dialectique. Absurdité morbide d’homme ! J’étais malade d’opposition. Polémique stérile. Elle s’enveloppait de sa robe de chambre bleu clair. Ses cheveux relevés en longues boucles. J’aimais son décoiffé. Son visage était fin. Elle parlait en appuyant avec les mains. Elle me regardait ahurie. Je revois ses yeux qui me disaient : Je ne comprends rien. Aujourd’hui, je sais que c’est moi qui ne comprenais rien.

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Mon coup de sang

Toutes les guerres sont terribles. Elles sont lourdes de conséquence. Pour autant, existe-t-il des guerres légitimes et d’autres moins légitimes ? De quel côté sommes-nous ? Personnellement, je ne crois pas que notre point de vue ou nos réactions diverses soient efficaces. Qui est véritablement l’ennemi ? Je me pose cette question. J’ai visité plusieurs fois la Russie, et même quand j’étais adolescent lors d’un voyage scolaire. A l’époque, c’était l’URSS. Je me souviens avoir ramené quelques souvenirs et dont je lui avais fait présent. Elle avait rougi et ses yeux avaient brillé si intensément que j’ai cru qu’elle allait perdre connaissance. La маленькая русская девочка… L’âme slave est intrigante, fascinante, imprévue. Mais, je me suis aussi trouvé dans quelque misérable contrée, celle des oubliés, des bannis. Ceux qui respirent le trop différent… Je n’oublie pas ces guerres cruelles que l’on ne nomme pas. Les guerres des faciès basanés, des rondeurs de l’Orient, les esprits des ancêtres, ceux des indiens des plaines, et toutes ces victimes des conquistadors, puis les cas désespérés depuis l’odieuse guerre menée par l’Occident contre tout ce qui n’est pas Elle. Un acharnement contre le sacré, la tradition, la différence, la beauté intérieure. Non, vraiment, je n’ai pas de parti pris si ce n’est envers le juste. Tout le reste est un dégueulis médiatique…

Images de la guerre en Syrie qui n’en finit pas….

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Mes frères

Nous étions jeunes et nous n’avions que nos rêves, une douce mélancolie de pionniers parisiens. Paris est une mangeuses d’enfants. Nous n’avions que Paris. Un grand microcosme. Pourtant, nous habitions près de la station Monge. Je me souviens de nos courses folles sur les sentiers du Jardin des Plantes. J’aimais sentir la vase, l’eau stagnante au fond du parc botanique. Nous étions trois indisciplinés garçons. Notre mère exerçait très peu d’autorité sur nous. Elle nous surveillait avec beaucoup de vigilance, mais riait aussi de notre fougueuse juvénilité. Trois garçons, ce n’est pas rien. Nous apprîmes à être des sauvages en pleine Capitale. Mon frère Jacques était l’ainé. Jean-Marie était le cadet et j’étais le benjamin. Je vénérais Jacques. Plus tard, je le comparerai au grand Meaulnes. Il y a toujours au fond de moi, un tremblement inavoué d’émotion. Jacques était une idole à part entière. C’est sans doute trop. Oui. Mais, Jacques nous entraînait toujours dans de folles aventures. J’ai parfois des souvenirs en noir et blanc. Je ne peux pas me l’expliquer. Certains de mes souvenirs sont teintés d’argentique. Certains quartiers de Paris sont du noir et blanc, agrémentés de jaune vieilli. Mes souvenirs se sont juxtaposés avec les photos de l’album. Vénéré un frère est une réalité au-delà des mots. Jean-Marie m’avait devancé. Il m’avait devancé dans cette vénération. Il est des êtres si lumineux, si profonds qu’ils sont des soleils pour ceux qui les entourent…