journal posthume

Corps

Un homme oublie volontiers son corps. Il oublie les circuits intérieurs, les tubes digestifs, les alvéoles, les cellules et le sang qui coule, comme par miracle, dans les veines. La peau s’allège en vieillissant, et au naturel, le visage d’une femme, nimbé de vie, nous raconte les pays traversés, les émouvantes larmes, le chemin dépoussiéré, au creux des roches. Un homme oublie volontiers la complexité de sa machine organique, fasciné par les technologies qui ne sont que de pâles copies. Abrupt, le corps nous parle et il est tantôt montagnes, tantôt surfaces lisses, prairies nacrées, ruissellement de temps et éternité mouvante. En cet instant, je me souviens. Présent d’un langage basique, mais d’une haute voltige. Je palpe les rides d’une mère, les prémices d’une peau de velours, le rire de pêche d’un nouveau né, et la soie ivre des jours alanguis de femme suave. L’homme oublie volontiers la source originelle de telles émanations de vie. Une main, éclairée de jour, la présence de jade et le toucher translucide.

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La faute

La faute à l’autre. Ce terrible couperet récurrent que j’entends ici ou là. La neige l’emporte sur le soleil et le froid hiverne sous le manteau de la passion. La faute aux autres quand ce n’est jamais la faute à soi. Tout va mal en ce monde, mais tout va bien chez soi. La faute aux autres qui sont toujours les mauvais, et la faute à tout le monde, et puis surement pas la nôtre. Le Christ descend pour racheter nos fautes, mais nos fautes perdurent comme une épouvantable méprise. Cela me met hors de moi d’entendre pareilles fariboles. L’on s’endort sur des tas de malentendus et l’on joue les braves mélancoliques au lavoir des si et des la.

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Une seule femme

Une seule femme vous peuple le monde entier. Son regard pastels vous déchire le ciel et vous fait entrer la pluie en infimes gouttes sur le sol de votre antre esseulé. Ses cils frangés de douceur, velours ambré, s’inclinent lentement et vous chavirez. Elle aurait pu vous dire : vénère-moi et le monde aurait soutenu son corps élancé. Elle avait la marche flottante et le pied hésitant. Ses mains frottaient la feuille d’un platane et vous attrapiez son souffle pour lui dire : ne disparais jamais sans prévenir, je suis trop inquiet ! Ce sont ces fragments de passé qui me hantent et je ne sais pas ne plus l’aimer. Elle marche seule et j’aimerais la rattraper, la saisir par la taille, l’envelopper de mon corps, devenir sa halte, sa maison, son secret. L’épouser en la posant sur mon âme pour l’éternité.

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Le poisson sort de son bocal

le fait d’être autre que ce nous croyons être est en soi une belle perspective et elle mérite d’être prise en compte, puisque nous sommes des êtres périssables et nous sommes passés par tous les stades émotionnels, celui de nos idées et de nos actes. Ne pas savoir ce que nous sommes revient, dans le fond à se contenter du bocal que nous pensons être un océan. Bien sûr, le cancre dira : tant pis. Je ne comprends rien et je n’ai pas envie de comprendre. Tant mieux ou tant pis pour lui ! Mais que fait un poisson qui se réveille et se souvient d’une vaste étendue d’eau ? D’ailleurs, pourquoi se souvient-il ? Ces poissons m’intriguent. Ils me fascinent même.

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L’amitié

Édouard a passé quelques jours à la maison. De grandes veillées autour du poêle. Il fait assez doux au cours de la journée. J’aime notre complicité. Elle ne date pas d’hier. Je crois que je ne pourrai pas me passer de mon ami. Dépendance affective ? Bah ! Je n’y crois pas une seule seconde. Une grande complicité nous lie. D’ailleurs, il m’apprend beaucoup. Chaque fois que je le rencontre, je retiens longtemps ses propos. Ils sont des phares dans ma nuit. Ils me permettent aussi d’avancer. Le tunnel est percé de petits trous et la lumière se diffuse. J’apprends à voir. J’apprends à ne plus me mettre au centre. J’écoute. Pour le lion que je suis, c’est très difficile. J’ai cette fâcheuse manie de prendre la place, partout. Alors, me défaire, peu à peu de cette tendance est salvateur. Le monde fonctionne à l’envers. Aujourd’hui, on gratifie celui qui se met en avant. C’est une mutualisation d’encensement sous couvert de plats intérêts. Édouard me dit : Les êtres ne peuvent supporter longtemps de n’être pas le centre d’attention. Tandis qu’eux ne font jamais vraiment d’effort pour durer plus d’un certain temps à établir une profonde relation, occupés qu’ils sont par leur propre personne, ils échafaudent une multitude de stratégies pour qu’on ne regarde qu’eux. Sur le net, si vous ne likez pas quelqu’un, il a tôt fait de ne plus le faire. Pourquoi ? Parce qu’il ne supporte pas que vous ne lui rendez pas la pareille. Donc, vous n’existez pas pour lui. Mais que vas-tu chercher, me lance Édouard ? Tu penses trouver des gens honnêtes, des gens libérés de leur égo ? Dans le fond, je ne cherche rien. Je vois. Cela me fait plutôt rire. Ces relations ne sont que des malentendus, me déclare mon ami. Déchire la toile de ces réseaux et tu verras que peu ont les « couilles » de ce qu’ils prétendent être. Bon, Édouard est ainsi. Il ne mâche pas ses mots. Combien de fois, je suis passé par le tord-boyaux. Mais déglutir de cette façon, c’est aussi abandonner son égo… C’est aussi libérer de l’espace.

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Sainte Nuit

Longtemps, depuis très longtemps, des bruits de villes, des bruits de champs, des mers intrépides et des vents tourmentants, oui depuis les fonds de la mémoire, quand l’humain se dresse sans orgueil, sans autre décence que celle de la paume éveillée au monde, depuis la nuit des temps, et j’aime les douceurs d’antan, à la veillée d’une simple orange. Le soleil descendait lentement et l’âme veillait en silence. L’hiver sonnait son éclipse et le cœur tremblait d’émerveillement. Nous riions des Pagnol et des Tartarin de Tarascon. Puis, n’en pouvant plus, glissant dans la neige, nous étions des pommes de pins, des chocolats sous les coussins. La nuit est chaque nuit une douceur et le cœur est certes bien simple d’esprit à la lueur de l’aube. Sainte Nuit qui s’éveille de sa torpeur et accueille le meilleur de nous-mêmes. Une étoile descend jusque dans les plus pauvres corps et y dépose son arbre de vie. L’homme.

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Rêve lucide

Je me suis réveillé brusquement après avoir fait un rêve lucide. Enfin, c’est ce qu’il me semble être. Je ne parviens pas à le qualifier autrement. En ai-je eu des sueurs froides ? Non, pas vraiment. Il s’agit d’une impression très tenace, surréelle qui m’a tenu toute la journée. Ce rêve est survenu sans que je n’eusse pensé à la chose de façon précise. Mais, comment dire ? Je me sens un autre homme depuis mon réveil. La force de la voix, les images, la clarté qui me submergea, comme si mes sens avaient décuplé d’un coup, tout cela me laisse bien perplexe. Une créature qui avait l’apparence d’un homme, mais, et n’allez pas me demander comment je le savais, mais, je savais avec certitude qu’elle n’était pas humaine, me tint par la main et me mena parmi le monde. Son apparence sobre et lumineuse tout à la fois me plongea dans une paix incommensurable. Elle me fit voir toutes les générations des humains, tous les peuples, et ce depuis une multitude de cycles. Je ne saurais rapporter comment je vis toute l’humanité, mais je la vis. Il n’y avait plus de temps, ni de relief. La terre était comme plate et tous les hommes étaient rassemblés. Ils tremblaient de peur. Ils tremblaient de tous leurs membres et pleuraient et gémissaient. La voix me déclara : « Les hommes ont peur de mourir. Ils ont tellement peur de la mort qu’ils tentent avec une hystérie terrible d’exister et de se maintenir en vie. » Chose étrange, c’est qu’il me semblait être épargné par l’épouvante. Je n’éprouvais nullement cette sourde peur. Alors, la créature se tourna vers moi et ajouta : « Tu n’éprouves pas la peur de la mort parce que tu te trouves en ma compagnie ». C’est alors que je fus envahi d’une chaleur et l’amour entra dans mon cœur. « Les hommes ont peur et font tout pour nier la conscience ». Je savais qu’on était venu me chercher et je savais que je rêvais, au milieu du rêve. Pourtant, il ne s’agissait pas véritablement d’un rêve. Mon ami Édouard me dit que l’on appelle cela une vision. Je reste sur cette impression. M’a-t-on soulevé un pan du voile ?

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Visite de Paul

Mon ami Paul vient de me déverser un de ses drôles de romans tragiques. Encore une histoire de femme vénale ! Elle s’était rapprochée, pour profiter de lui, pour se mettre en avant, pour briller des faux diamants qu’elle croyait pouvoir obtenir, une fausseté pitoyable. Elle avait profité de la différence d’âge, de son petit déhanché sournois. Elle avait agité les mains et les pieds. Le pauvre Paul avait succombé à ses œillades. Je n’ai aucune excuse, m’avoua-t-il. Quand la vie nous plonge dans le plus grand désarroi, on a de soi quelques lambeaux à ramasser, mais en vérité, il s’agit d’une véritable faille, la faille par laquelle je l’ai laissée m’avoir. Je savais que quelque chose n’allait pas. Mais, à ma façon, ça me plaisait d’être aimé. Pauvre type ! Je lui fis quelque tapes dans le dos. Il y en a plus que nous l’imaginons de ces femmes. D’ailleurs, la plupart des gens sont faux et ne s’approchent de vous que pour un intérêt personnel. Mais Paul ne m’écoutait pas. J’ai perdu la femme de ma vie, et lui, il a perdu ce qu’il ne possédait même pas. Un mirage de plus ! J’ai de la chance d’avoir de fidèles amis. Des amis depuis l’enfance, et des rencontres solides faites en cours de vie. C’est vrai, je pense toujours à elle. Elle me hante. Elle me tient tout entier. Nos années, nos années, je les retiens avec toute la rage d’un homme qui n’en a pas d’autres.

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L’enfer

Un homme plonge dans les enfers. Il sent le soufre. Il sent la chair. Il sent aussi toute sorte de putréfaction. La peau craquelle, brunie par les émanations des mondes souterrains. Le corps chancelle et les tâches s’amoncellent. Sa jeunesse, au sang chaud, s’en est allée dans les remords. Il ne ment pas. Il parle avec parcimonie, sans délétères mortifications. Sa sortie des ténèbres en fait un pantelant bonhomme. Il pèse chaque instant. Ne plus être un consommateur, plutôt un consommé alternatif. On peut apprendre de ses erreurs, beaucoup apprendre. On peut tout aussi bien s’enfoncer encore plus loin. Persister à n’être qu’un mi-homme. Celui-là, il décide de le placer tout contre un mur et de le regarder droit dans les yeux. Maintenant, il lui dit : Tu ne tromperas plus personne, à commencer par toi, pauvre sot !

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Connais-toi !

Quand l’homme ne se connaît plus, qu’il est sans cesse dans l’acquis, il n’est pas loin de sombrer. Celui qui se contente des émotions en enfilade s’est accroché à la coquille. Celui qui s’accroche à la coquille est voué à disparaître. Aller jusqu’au bout, c’est se laisser guider par l’invisible, par l’esprit des choses. Celui qui s’identifie à ses émotions, celui qui s’identifie à ses images est un être figé. D’où nous vient d’écrire ? D’où nous vient de poser les mots comme autant de jalons sur une voie que l’on ne connaît pas ? D’où nous vient d’être ? La superficialité, le fait de ne pas se connaître fait de nous des êtres à-demi… Le connais-toi est la pierre fondatrice de tout homme. Les cancres ne cherchent qu’à masquer leur ignorance. Quel brouillard ! Quelle nuée ! Nous revenons de loin. Beaucoup se pensent évolués parce qu’ils portent des costumes à leur image. Des prétentions de l’écriture et des prétentions à l’Art. L’âme est inspirée. Le travail à la Flaubert, suée sang et eau engendre un art mécanique, alors que les écrivains d’aujourd’hui n’arrivent même pas à sa cheville. Maupassant s’était bien aperçu de l’autre face cachée avec son Horla. L’hypocrisie de certains est manifeste. Faite donc du yoga à la place ! Les supermarchés de l’écriture, ainsi que les supermarchés spirituels sont les mêmes. Poésie de gare, et mots égarés. Je crois à l’inspiration. C’est l’entre-deux. C’est le temps de l’apnée et c’est le temps du vivant. Seulement, l’on confond instantanéité avec instant. L’on confond inspiration avec mécanicité. Rétrogradation de l’homme. C’est un constat définitif, mais non fermé. Connais-toi, bon sang !!!