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Thésée

Mi-homme mi-taureau, dégringolade aux enfers, les ténèbres d’un double aveuglement, civilisation délétère, cravatée par l’outrance moderniste, propagation des soubresauts de la dernière vague, tuerie des mentaux pétrifiés, combien Thésée tarde à mener l’ultime bataille contre la bête ! Ce monde n’hésite pas une seule seconde à défendre son poison, un vin altéré, maudit des dieux, impuni des hommes, la débâcle d’une Babylone ; que ferait Suburre ? Rougirait-elle de sa propre tiédeur face à l’immondice des quartiers pullulants du monde ? Cette bête en nous, contrefaçon de l’homme, la lie, l’imposture nauséabonde. De la nature, j’ai appris à voir ce que valent les mensonges déversés depuis longtemps dans le cœur des hommes. Je ne crois pas en la bête. Celle-ci, minotaure des déversoirs de luxure, bannissant l’homme, le chassant de son humanité, chute mémorielle. Pourtant, Thésée possède une arme et je gage qu’il la réserve à la bête du monde entier.

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En route pour Casablanca

Depuis que tout le monde voyage aux quatre coins du monde, je préfère rester chez moi. Il y a une sorte d’orgie dans ces mouvements de masse. Une indéniable luxure. La dernière fois que j’ai mis les pieds dans un aéroport, j’ai failli vomir. Vomir cet étalage sans vie de gens assis sur les chaises dans le hall des départs ; vomir les yeux vagues de ces gens affalés. Vomir les femmes qui se prennent pour des stars. Vomir les familles standardisées type qui ont les mêmes mots, les mêmes gestes, partout. Ceux mêmes que l’on rencontre sur les aires d’autoroute. Vide abyssal, consommation nébuleuse. Une liquéfaction monumentale des cerveaux, de la chair ambulante. J’ai souvenir de certains voyages de jeunesse où nous étions totalement incognito, sans déversoir de selfies, ni d’engorgement de vidéos sur YouTube. On avait les sandales trouées (rire), les pantalons poussiéreux, très peu de photos en poche, mais d’authentiques moments plein d’émerveillement. Les ciels bleus, les chaleurs suffocantes, les longues attentes sous le soleil durant un passage à la douane. Des douaniers qui ressemblaient à des mafiosos, parfois, et les passants, dans les rues de certains pays, à des corps faméliques, les yeux exorbités par la faim. Nous étions des paumés dans des pays paumés. On voyageait pour casser nos arrogances, pour transpirer avec les gens du pays, pour les rencontrer, pour nous voir au milieu de nos prétentions. Nous allions où le contenu de nos poches nous permettait d’aller. Nous prenions le vélo, le portant sur nos dos, parfois, comme de parfaits imbéciles, empruntant des voies insoupçonnées. Je me souviens de ces terres rouges du Maroc, des terres intensément sensuelles, profuses. L’Afrique ! Terre encore puissante, chaleureuse, intacte. Nous étions ivres des vertiges de cette Afrique-là, avant, malheureusement, de la voir croulée sous le poids du vampirisme d’un tourisme mondial.

Nous crevions de chaud (il faisait 50 degrés à l’ombre), nous étions épuisés et affamés. Mes deux compagnons, Jean-Marie (mon frère) et Édouard, oui, mon ami Édouard, le fameux Édouard, nous n’en pouvions plus. Nous étions en direction de Rabat, et alors que nous avions projeter d’aller à Casablanca, la ville d’Humphrey Bogart et d’Ingrid Bergman, nous vîmes un étal, apparu comme par miracle sur la route. Je criai à Jean : Arrête-toi ici ! Nous descendîmes de la voiture comme les abrutis occidentaux que nous sommes, tandis que le vendeur, qui souriait de toutes ses dents, nous proposa un repas traditionnel : de la semoule d’orge cuite à la vapeur*, servie dans un plat avec du lait fermenté, lait fermenté contenu dans de grandes cruches en argile rouge et qui avaient, bien entendu, la vertu de le maintenir naturellement au frais. Cela semblait frugal, mais en mangeant ce repas, nous nous sentîmes envahis par une immense fraîcheur, simplement inattendue, alors que les températures étaient cuisantes. Au bout de temps d’années, je m’en souviens comme si c’était hier.

*Saikouk Belboula

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Le poids de la journée

Le matin, elle avait les idées claires. Elle préparait le café, les tartines de pain, en silence. Puis, quand nous étions l’un face à l’autre, tout en buvant lentement le café fumant, je sentais qu’elle allait parler. Ce n’était pas du bavardage. C’était une montée de mots jaillis, mûris dans la nuit, comme un bon vin. Quand, je partais au lycée, elle faisait mine de s’activer dans les autres pièces, puis, au moment où je franchissais le seuil de la porte, elle se mettait sur la pointe des pieds et m’embrassait. Elle disait, chaque jour : Que ton jour de travail soit beau ! Quand je rentrais, elle se précipitait à l’entrée avec un grand éclat de rire et courait le long du couloir pour que je l’attrape. Elle avait instauré ce rite avec un grand naturel. J’avoue que la porter me délestait du poids de la journée, du lourd poids de la journée. Elle me redonnait le sourire. Mais, je ne lui souriais jamais. J’entrais avec le visage sombre. Elle riait et me lançait : Voici le visage oblongue ! Alors, elle me chatouillait le menton, le cou. J’étais de marbre. Quand j’éclatais de rire, à l’occasion, elle courrait avec un empressement quasi juvénile vers moi et riait à n’en plus finir : J’aime tant ton rire, me disait-elle.

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Incohérence d’internet

Course effrénée aux « like », dispendieuse anarchie névrotique de la reconnaissance artificielle, prostitution déguisée des mœurs des temps actuels. Regardez-moi, oh mon bon miroir, faites que j’existe sous les phares ! Narcissisme et quête désastreuse dans la tourmente d’une dérive de perte de sens. La quantité prévaut-elle sur la qualité ? Rassurez-moi que j’existe bien, car sans vous que serais-je ? Likez-moi, donc j’existe. Déplorable aveu au milieu de cette masse informe. Pourtant, quelques petites perles que l’on peut découvrir, ici ou là, même dans un fatras d’illusion. Je vois défiler les « like » à la seconde même où je publie et puis quelques défilements sans cohérence, sans volonté réelle de l’échange, des « like » sans fil conducteur, jetant sur le probable une ignominie d’improbables. A se lécher d’ennui devant ce vide écœurant.