journal posthume

L’enfer

Des enfers, les hommes en construisent comme fascinés par l’amoncellement des souffrances. Plutôt que de trouver un moyen d’y échapper, quelle sorte de morbidité les entrainent à vivre la cruauté ? Est-ce une malédiction ? Ressasser nos failles, s’y complaire, n’est-ce pas finir par tomber perpétuellement dans un précipice suicidaire ? Roulis sans fin. C’est ce que je constate. Édouard me dit : Tout est fichu ! C’est peine perdue. Je n’y crois plus. On doit se contenter de vivre au plus près de nos familles, faire le bien autour de soi, comme on peut. A sa façon, Édouard est un saint. Je ne suis pas aussi fort que lui. Je ne suis pas résigné comme lui. J’ai sans doute perdu mes illusions, d’abord celles qui me concernent. Bizarrement, plus on s’éloigne de notre personne, et plus on voit. Voir quoi ? interroge mon ami. Je reste coi… Je ne trouve pas toujours les mots au juste moment. Voir, c’est le feedback, comme ils disent. L’ignorance. Pire que tout, partir sans rien savoir. C’est cela l’enfer. Il règne en France une impossibilité à passer de l’autre côté. Le monde va mal. Nous sommes prisonniers de nos inerties, comme dans les pires cauchemars : incapable de s’extraire de… On a manqué un tournant, me lance Édouard. Tout est entrain de s’écrouler. Et je sais pourquoi !

journal posthume

Vénération

Etonnement manifeste pour le vide qui se répand à grande allure. Dévastation d’une chimérique improvisation. Faut-il s’en plaindre. Faut-il aller dans le sens…? Édouard me dit : Tu te prends la tête, Basile ! Les gens ont bouffé trop de viande, ça leur mange le cerveau. Trop de viande, trop de sucre, trop d’alcool ! Beaucoup de générations ont été mangées par leur propre comportement alimentaire. Des générations qui se déversent dans les chiottes. Pardon pour l’expression ! Édouard n’y va pas par quatre chemins. Il a le langage cru ! Mais, étonnamment, les individus s’auto-vénèrent. Vénération qui me sidère. Vénération pour ceci, vénération pour cela. Quand je les vois marcher, après avoir perdu leur flasque jeunesse, alors que les ré-jouissances apparaissent enfin comme des chimères, quand leur santé les empêche de manger comme ils l’entendent, quand le sexe devient une private party de fantasme, l’homme n’est plus qu’un résidu psychique. Ou… l’a-t-il toujours été ? Oui, c’est ça, approuve Édouard, tu as bien dit. Et nous en sommes ! ajoute-t-il sans ménagement.

Non classé

En route pour Casablanca

Depuis que tout le monde voyage aux quatre coins du monde, je préfère rester chez moi. Il y a une sorte d’orgie dans ces mouvements de masse. Une indéniable luxure. La dernière fois que j’ai mis les pieds dans un aéroport, j’ai failli vomir. Vomir cet étalage sans vie de gens assis sur les chaises dans le hall des départs ; vomir les yeux vagues de ces gens affalés. Vomir les femmes qui se prennent pour des stars. Vomir les familles standardisées type qui ont les mêmes mots, les mêmes gestes, partout. Ceux mêmes que l’on rencontre sur les aires d’autoroute. Vide abyssal, consommation nébuleuse. Une liquéfaction monumentale des cerveaux, de la chair ambulante. J’ai souvenir de certains voyages de jeunesse où nous étions totalement incognito, sans déversoir de selfies, ni d’engorgement de vidéos sur YouTube. On avait les sandales trouées (rire), les pantalons poussiéreux, très peu de photos en poche, mais d’authentiques moments plein d’émerveillement. Les ciels bleus, les chaleurs suffocantes, les longues attentes sous le soleil durant un passage à la douane. Des douaniers qui ressemblaient à des mafiosos, parfois, et les passants, dans les rues de certains pays, à des corps faméliques, les yeux exorbités par la faim. Nous étions des paumés dans des pays paumés. On voyageait pour casser nos arrogances, pour transpirer avec les gens du pays, pour les rencontrer, pour nous voir au milieu de nos prétentions. Nous allions où le contenu de nos poches nous permettait d’aller. Nous prenions le vélo, le portant sur nos dos, parfois, comme de parfaits imbéciles, empruntant des voies insoupçonnées. Je me souviens de ces terres rouges du Maroc, des terres intensément sensuelles, profuses. L’Afrique ! Terre encore puissante, chaleureuse, intacte. Nous étions ivres des vertiges de cette Afrique-là, avant, malheureusement, de la voir croulée sous le poids du vampirisme d’un tourisme mondial.

Nous crevions de chaud (il faisait 50 degrés à l’ombre), nous étions épuisés et affamés. Mes deux compagnons, Jean-Marie (mon frère) et Édouard, oui, mon ami Édouard, le fameux Édouard, nous n’en pouvions plus. Nous étions en direction de Rabat, et alors que nous avions projeter d’aller à Casablanca, la ville d’Humphrey Bogart et d’Ingrid Bergman, nous vîmes un étal, apparu comme par miracle sur la route. Je criai à Jean : Arrête-toi ici ! Nous descendîmes de la voiture comme les abrutis occidentaux que nous sommes, tandis que le vendeur, qui souriait de toutes ses dents, nous proposa un repas traditionnel : de la semoule d’orge cuite à la vapeur*, servie dans un plat avec du lait fermenté, lait fermenté contenu dans de grandes cruches en argile rouge et qui avaient, bien entendu, la vertu de le maintenir naturellement au frais. Cela semblait frugal, mais en mangeant ce repas, nous nous sentîmes envahis par une immense fraîcheur, simplement inattendue, alors que les températures étaient cuisantes. Au bout de temps d’années, je m’en souviens comme si c’était hier.

*Saikouk Belboula

Non classé

Le poids de la journée

Le matin, elle avait les idées claires. Elle préparait le café, les tartines de pain, en silence. Puis, quand nous étions l’un face à l’autre, tout en buvant lentement le café fumant, je sentais qu’elle allait parler. Ce n’était pas du bavardage. C’était une montée de mots jaillis, mûris dans la nuit, comme un bon vin. Quand, je partais au lycée, elle faisait mine de s’activer dans les autres pièces, puis, au moment où je franchissais le seuil de la porte, elle se mettait sur la pointe des pieds et m’embrassait. Elle disait, chaque jour : Que ton jour de travail soit beau ! Quand je rentrais, elle se précipitait à l’entrée avec un grand éclat de rire et courait le long du couloir pour que je l’attrape. Elle avait instauré ce rite avec un grand naturel. J’avoue que la porter me délestait du poids de la journée, du lourd poids de la journée. Elle me redonnait le sourire. Mais, je ne lui souriais jamais. J’entrais avec le visage sombre. Elle riait et me lançait : Voici le visage oblongue ! Alors, elle me chatouillait le menton, le cou. J’étais de marbre. Quand j’éclatais de rire, à l’occasion, elle courrait avec un empressement quasi juvénile vers moi et riait à n’en plus finir : J’aime tant ton rire, me disait-elle.

journal posthume

Sans achat

Une histoire d’homme, une histoire de corps, puis une histoire pour y voir. Le corps trace sa vie comme on trace un sillon, et l’homme aime encore le corps d’une femme qui prend les plis du temps, les plis du ventre, les plis des jours, des peines et des joies. Un homme voit apparaître la ride rude de la vie sur le noble visage, puis caresse le long des doigts légers cette écriture sage. Il embrasse la première tâche brune et voit par le regard qui ne s’achète pas. L’homme des jours, l’homme de tous les jours, plonge dans ce qui ne se voit pas et qu’il est le seul à voir.

journal posthume

Exacte attitude

La déferlante des acquis depuis tout ce temps, ces discours impossibles, des discours qui sont les coins en bouche, ces coins de bouche qui cumulent une mousse verdissante de moisissures, ou de morsures, taciturnes, pleine d’amertume, qui n’a jamais fait que copier des leçons apprises sur les ricochets d’une société déclinante. Les hommes qui ruminent leur vie manquée par de pseudos pensées écologistes et pacifistes. Tu parles, me dit Édouard, ils font semblant d’être les saints du monde profane. Ils sont insupportables ! Il y a, de nos jours, une prétention à vouloir devenir le saint des temps modernes. « Les biens pensants » qui déclarent être les meilleurs. Ils font la morale, comme on ne l’a jamais faite, et ne manifestent aucune espèce de gratitude à l’égard de quoi que ce soit.. Les vieux grincheux intellectuels. Ont-ils jamais rencontré le réel ? L’exacte attitude c’est de voir que la vie est un grand miracle. On boit le café fumant. Le matin s’éclaire. Ici, la vie chante. J’écoute les paroles d’Edouard. On est des amis depuis si longtemps. Je le regarde. Enfin ! Comme il faut du temps pour regarder ! Comme il faut du temps pour ne pas manquer la vie !

journal posthume

Trop de certitude

Trop de certitude sur un fil tendu, engorgé de profond silence. Je me suis affalé, sur le sol, après avoir vidé une ou deux bouteilles. J’ai sombré dans le sommeil et je crois même avoir pleuré. Un homme pleure, seul dans son ravin nauséeux. Pour la première fois, je suis redevenu un embryon, un fœtus cambré, un presque animal. Elle me manque ! Pourquoi me manque-t-elle ? Pourquoi m’agrippé-je à elle ? Pourquoi sa silhouette me hante et pourquoi, son odeur m’obsède ? Je ne sais plus penser.

journal posthume

Les jours s’amoncellent

L’âme d’une femme, le flanc d’un corps tout contre celui d’un homme, la cruauté de ne rien atteindre, la plongée jusque dans les abîmes, la douceur des bras du cœur. Il s’agit bien plus que d’une émotion, bien plus que d’une aspiration, bien plus qu’un simple désir. La femme aime que nous l’aimions constamment, que notre regard l’épouse indéfiniment, qu’elle devienne notre centre. Puis, la femme aime que nous l’aimions au-delà de celle qu’elle apparaît, dans le quotidien. Elle n’a guère besoin d’écrire puisqu’elle est écriture. Quel poète glisse ainsi dans la fêlure de son secret ? Pourquoi poète l’aimes-tu comme un fou ? Quelles sortes d’effluves venant de son être qui font de toi un briseur ? Que viens-tu ainsi briser si ce n’est la faille de ta propre humanité ? Brisement dans les éclats de ton silence, le glas qui sonne et réduit ton ignorance à un larcin commis dans la plus improbable des indifférences, celle des jours qui s’amoncellent et ne reviendront plus jamais.

journal posthume

Poètes maudits

S’extraire de la malédiction des poètes, cesser l’identification, trouver le tunnel, courir la mémoire de notre couloir obscurci, écrire aigu dans les extractions de nos sables mouvants. Parfois, je les envie, ceux qui se rencontraient et s’usaient dans leur forme et dans leurs affres. Ces poètes maudits avaient rompu toutes les digues. S’étaient-ils perdus en chemin ? Leur âme sourde avaient à peine frémi, puis de la chute, avaient bu jusqu’à la lie. Mais, je reconnais qu’ils avaient dans leur outrance et leur déchirure, trouver l’écorchure de leur enfer. Ils avaient arraché de la poussière, de leur torture mortifère des spasmes brûlants de vie.