journal posthume

Visite de Paul

Mon ami Paul vient de me déverser un de ses drôles de romans tragiques. Encore une histoire de femme vénale ! Elle s’était rapprochée, pour profiter de lui, pour se mettre en avant, pour briller des faux diamants qu’elle croyait pouvoir obtenir, une fausseté pitoyable. Elle avait profité de la différence d’âge, de son petit déhanché sournois. Elle avait agité les mains et les pieds. Le pauvre Paul avait succombé à ses œillades. Je n’ai aucune excuse, m’avoua-t-il. Quand la vie nous plonge dans le plus grand désarroi, on a de soi quelques lambeaux à ramasser, mais en vérité, il s’agit d’une véritable faille, la faille par laquelle je l’ai laissée m’avoir. Je savais que quelque chose n’allait pas. Mais, à ma façon, ça me plaisait d’être aimé. Pauvre type ! Je lui fis quelque tapes dans le dos. Il y en a plus que nous l’imaginons de ces femmes. D’ailleurs, la plupart des gens sont faux et ne s’approchent de vous que pour un intérêt personnel. Mais Paul ne m’écoutait pas. J’ai perdu la femme de ma vie, et lui, il a perdu ce qu’il ne possédait même pas. Un mirage de plus ! J’ai de la chance d’avoir de fidèles amis. Des amis depuis l’enfance, et des rencontres solides faites en cours de vie. C’est vrai, je pense toujours à elle. Elle me hante. Elle me tient tout entier. Nos années, nos années, je les retiens avec toute la rage d’un homme qui n’en a pas d’autres.

Le verbe aimer

L’aimer

L’aimer comme un homme peut aimer, comme un homme peut se perdre. L’aimer comme on aime la femme, le cœur mutilé, puis le cœur serré jusque dans ses bras. L’aimer, jusqu’à la vénérer, la poser sur un arbre, délesté des rougeurs sculpturales. L’aimer à se perdre dans les aimer, aimer, aimer ! Le buisson tremblant à la lumière de son aura. L’aimer jusque la chanter, lui dire ce que l’on ne dira jamais. L’aimer jusque dans les frémissements des vagues au large. L’aimer jusqu’à ce que le blanc des sables s’éteigne à la pâleur de nos draps. L’aimer puis l’aimer, perdre le ciel, la terre, le froissement du vent, les premières neiges, les pas que l’on n’ose pas. L’aimer sans faillir l’aimer, sans oublier de l’aimer, la saisir par les mots et le regard. L’aimer jusqu’au cœur, et se cacher pour la voir. L’aimer apprenant à l’aimer. L’aimer dans sa voix profonde et le mystère de sa lumière. Lui murmurer : Ne bouge pas ! Surtout ne bouge pas !

humour mordant

Chez cuculand

Les chansonnettes pour midi-net, apologie de la bêtise. Romance à deux balles sans rien de profond, mais vas-tu un peu plus plonger au-delà de ta sentimentalité ? le monde est à gerber. On nous vole nos amours, on nous vole nos amitiés : tout est abîmé. Bon sang ! le cerveau des hommes est une écumoire baveuse. Cuculand. Musique défoncée au supermarché, heure de pose, ou pause débridée. L’amour ménage, Monsieur propre au logis, cervelle d’oiselle et autre acabit. Chez cuculand, on parle d’amour mais on ne sait pas aimer. Non ! je me trompe : on ne parle pas d’amour. C’est le vide existentiel. Depuis quand la vie avait son sens ? On nous bassine avec du vide, on ne comprend pas ce que l’on n’a jamais expérimenté. Des loques, des lambeaux de chair. Des rumeurs de cerveaux. Il n’y a plus ni homme ni femme, mais des ombres qui déambulent dans un décors usé, miteux. Des fesses, on en voit partout et des mains qui s’y posent, quelle blague ! Réinventer l’homme ! Réinventer la femme ! On s’ennuie avec ces corps vidés de leur charme.

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Perroquet

La vie, ce sacre, cette intention pure, le rayonnement du symbole et du symbolisé. Tu n’aimes pas et comment peux-tu aimer si l’amour n’est pas sacré ? Comment protègeras-tu tes louveteaux, tandis que tu couves un arbre et son ruisseau, sans même les distinguer ? La vie, cette obélisque, hommage au ciel et à la terre, ces délices qu’une peau lisse semée de beauté et d’évidence pourfend la forme et la substance et s’éloigne des querelles des minables. Non ! je ne crois pas en un amour qui ne voit pas le grand Amour. Ta haine est la tienne. Aujourd’hui, je la vois. Mais, sais-tu ? Cela m’indiffère; car dans le fond, tu es bien pauvre et insignifiante. Tu n’as des mots que la maîtrise d’une langue qui clapote dans le bec d’un perroquet.

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Les étoiles

Photographie de Nikita Poleshchuk

Durant des heures, avec Mathilde, Isabelle et Édouard nous observons le ciel. Pas de lanterne ! Nous nous réchauffons avec du café ou du thé. En ce moment, le ciel parle beaucoup. Marthe et Claudine sont reparties dans le pays du Languedoc. Leur finesse et leur jovialité nous manquent. Elles ont étudié l’astronomie et même se sont intéressées à l’astrologie. Univers ancestral et féerique. J’ai beaucoup appris avec elles. Quand sereine, Chantelle (nous l’appellerons ainsi) refermait le livre, elle s’en allait, elle disparaissait dans les pensées les plus mystérieuses. Je ne pouvais rien y faire. Elle s’échappait. Comme j’aurais aimé entrer dans ses rêves ! Comme j’aurais aimé lui dire qu’elle m’impressionnait ! Je me suis toujours senti le pire des frustres. Une rocaille pétrifiée. A-t-elle su transpercer mon âme ? Je ne sais pas vivre sans elle et pourtant je continue… Ses silences me hantent. Ses mots me hantent. Sa fragilité et sa force me manquent. Son aura me manque. Son univers, sa présence. Pourtant, elle est là et aucune femme ne peut la remplacer. Fou, je le suis! Je la cherche partout. Je la vois partout. Même les étoiles ont son langage. Tout cela est un terrible mystère.

Instantané

Diagonale

Du sable intransigeant,
Allons donc ce pressentiment,
Au terrier de nos engagements,
Visible est notre flétrissure,
Mais, de la diagonale,
Mes mots n'ont rien amputé.
Les folies d'un loup de mer,
Je te suis pas à pas,
A l'ombre d'une fougère,
Récit de mes pas indolents,
Les mains plongeant jusqu'aux vagues,
Je te veux présente,
Assise sous un arbre,
Parlant savamment de nos constellées amantes.
Je te veux étrange et limpide,
Bruissée de nos silences,
Quand ton regard puise,
Au lointain d'une tourelle,
Je te veux profonde et exquise,
Marchant droit alors que frissonne le doux matin.  
Instantané

Vaisseau de nuit

Le vaisseau de nuit,
Sans embrun ni fragments,
La beauté de l'instant.

Fracassée de ces mots,
L'eau susurre, 
Les yeux nervures,
Le songe d'un lendemain.

La lumière jette un clair-obscur,
Pourquoi ces brisures,
Implantées dans les mots sans fin ?

Viens ! ma chair auprès de mes jours,
Cherche mes noirceurs,
Mon indécise césure,
La brume de mon cœur.
journal posthume

La poésie facile

Certains ont la poésie qui sonne faux, à couper les herbes rases, à dire ce qu’ils n’ont jamais vécu. Qu’ils approchent par le mot ces lignes blanches, ils en font un instrument de torture et de dissonance pour ceux qui puisent dans leur sang. La chair des mots, la chair des dents, la peau arrachée, la nudité écorchée, ensablée et dont on a vêtue de sel pour des saisons que l’on tait avec pertinence. Que sait-on des lunes qui passent, et des aubes qui s’attardent ? Que sait-on du chant des amours broyés par les ouragans ? Du crépuscule, des sempiternels mensonges. Quelques miettes et quelques vomissements.