journal posthume

Remonter le courant

Remonter le courant clair des rivières, remonter à la source et victoire ! Ne plus se laisser rampant sur un sol stellaire, y cueillir une ondée, une gloire. Une femme fait un homme et un homme fait une femme. Il cogne ce nouveau cœur, il cogne et vient se ressourcer à la voix étrange d’une âme, forgée d’écume et de flamme. La lumière d’un cœur, d’un seul cœur dans la nuit, et les jours sont soudain ce saumon nageant depuis la mer, bravant mille et une roches séculaires. Dans l’aspérité d’une transpiration, à tes écailles flamboyantes, sur les feux du soleil grisant, le voyage devient, certes, une épopée.

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L’âme obscure

Il y a fort longtemps, je tins entre les mains, un livre bien complexe. L’ayant trouvé dans un vieux rayonnage, je me surpris à le saisir presque fébrilement. Il s’intitulait L’âme obscure. Je le parcourais de bout en bout avec beaucoup d’attention. Dans le fatras juvénile, je me posais certaines questions élémentaires. Le titre de l’ouvrage était obscur. Mystérieux, j’en conviens. Dans ma soif de connaître l’âme, je me dis, pourquoi ne pas commencer par cet étrange bouquin ? L’impression finale de ma lecture correspondait, un tant soit peu, au titre de l’ouvrage : obscurité ! Il pesait une atmosphère glauque. Le destin d’un homme perdu, apathique, sans vie. L’auteur, Daniel-Rops, avait su pointer la face obscure d’une lune. Lune sans soleil ; un cœur à la dérive. L’âme n’est pas lumineuse dans sa nature d’âme. Elle est semblable à une lune. Conjointement liée à la lumière rayonnante d’un astre fabuleux. Or, n’est-il pas des âmes obscures, ténèbres d’une avarie peu commune ? Plus tard, je lisais la Nausée de Sartre. La nausée putride d’un homme sans vie. Telle fut ma conclusion implacable. Nous prenons souvent comme exemple, des hommes sans lune ni soleil. Triste constat d’un monde devenu grabataire.

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Le visage

Le visage nous trahit tout entier, les yeux plus encore. Avec le temps, la vie laisse ses traces, les traces de l’âme. Que pouvons-nous y lire ? Toute une vie. Elle garde sa page blanche, mais les jours ont passé. La fragilité des paupières interrogent les douceurs d’un plissement de soie. Quel rêve se creuse sur les heures écoulées ? Quel flouté dans le regard ? Dans l’instant, le corps a parlé, avec cette beauté.

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Les jours s’amoncellent

L’âme d’une femme, le flanc d’un corps tout contre celui d’un homme, la cruauté de ne rien atteindre, la plongée jusque dans les abîmes, la douceur des bras du cœur. Il s’agit bien plus que d’une émotion, bien plus que d’une aspiration, bien plus qu’un simple désir. La femme aime que nous l’aimions constamment, que notre regard l’épouse indéfiniment, qu’elle devienne notre centre. Puis, la femme aime que nous l’aimions au-delà de celle qu’elle apparaît, dans le quotidien. Elle n’a guère besoin d’écrire puisqu’elle est écriture. Quel poète glisse ainsi dans la fêlure de son secret ? Pourquoi poète l’aimes-tu comme un fou ? Quelles sortes d’effluves venant de son être qui font de toi un briseur ? Que viens-tu ainsi briser si ce n’est la faille de ta propre humanité ? Brisement dans les éclats de ton silence, le glas qui sonne et réduit ton ignorance à un larcin commis dans la plus improbable des indifférences, celle des jours qui s’amoncellent et ne reviendront plus jamais.

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Poètes maudits

S’extraire de la malédiction des poètes, cesser l’identification, trouver le tunnel, courir la mémoire de notre couloir obscurci, écrire aigu dans les extractions de nos sables mouvants. Parfois, je les envie, ceux qui se rencontraient et s’usaient dans leur forme et dans leurs affres. Ces poètes maudits avaient rompu toutes les digues. S’étaient-ils perdus en chemin ? Leur âme sourde avaient à peine frémi, puis de la chute, avaient bu jusqu’à la lie. Mais, je reconnais qu’ils avaient dans leur outrance et leur déchirure, trouver l’écorchure de leur enfer. Ils avaient arraché de la poussière, de leur torture mortifère des spasmes brûlants de vie.

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Ecriture du siècle

L’équilibre dans une écriture est sans doute révélateur d’une grande sagesse. Ecrire sans fil conducteur, c’est comme s’aventurer dans une forêt amazonienne sans guide. S’y risquer sera peut-être source d’expérience, mais j’imagine que ce sera de courte durée. La sphère inspiratrice ne peut être ni émotionnel, ni mental. Le bavardage poétique n’est pas poésie. Je m’étonne que certains écrivent comme à l’école, se voient par la loupe grossissante du narcissisme et se considèrent comme de grands poètes. Les exercices scolaires équivalent à apprendre à faire du vélo. Mais, ce ne sont pas les exercices qui font le poète. Beaucoup apprennent à jouer d’un instrument, pour autant, sont-ils tous de bons joueurs ? Ce monde ne supporte plus les critiques. Pourquoi ? Parce qu’il est paresseux.

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Circumambulation

Une nouvelle fois, Marthe et Claudine viennent me rendre visite. Nous continuons notre petite exploration littéraire. Le genre académique est devenu bien trop stéréotypé. Mais, Claudine me lance abruptement : Dans le fond, qu’est-ce que tu cherches ? Je la regarde, médusé. Bien sûr, on cherche un texte qui sorte du cœur. Peut-être même un vrai balbutiement plutôt que des prétentions verbales. Pourtant, je demeure silencieux. Je ressens le vif attachement à la lettre, à la belle langue. Seulement, je ne suis pas dupe : l’inspiration vient à s’épuiser et les mots circumambulent comme une véritable manifestation de l’échec cuisant de notre siècle. Il existe deux sortes d’écrivain ou de poète : les laborieux perfectionnistes, à la manière de Flaubert ou de Mallarmé, et ceux qui s’inventent sans vraiment entrer dans les possibilités qu’offre l’inspiration. La limitation vient d’une véritable et indigeste limitation intérieure. Cela tourne en rond. L’on s’empare de certains mots et puis, sans savoir ce qu’ils signifient, on en use et abuse. En fait, tu cherches le vrai, me déclare Marthe. Mais, circumanbuler c’est aussi s’échapper, ajoute Claudine. Oui, à condition que cette gestuelle du cercle, soit reliée à plus haut.

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Sensibilité poétique

Tous les pissenlits se sont transformés en une volée de petites aigrettes. Les fraises fleurissent plus tardivement dans ces régions. Une saison qui prend son envol. Avec Marthe et Claudine, nous devisions sur la terrasse. Je me demandais ce que pouvait bien signifier sensibilité poétique. Elles se sont esclaffées toutes les deux. A ce moment là, j’étais parti. J’ai mis beaucoup de temps à partir. Toute une vie pour ne plus s’accrocher à ce que l’on croit. Je n’ai jamais pu m’attacher à personne, en dehors de cette femme. Une femme éclipse toutes les autres. Pourquoi ? Marthe me dit que j’ai toujours été sensible. Mais, non ! j’ai été un monstre de froideur. Ce n’est pas parce que nous sommes serviables que nous sommes vraiment sensibles. Ses mots sont imprégnés de son long regard. Elle est la sensibilité naturelle. Elle vous retient. Elle vous retient toute une vie. Elle vous fait entrer dans le cœur d’une aigrette.