journal posthume

Les jours s’amoncellent

L’âme d’une femme, le flanc d’un corps tout contre celui d’un homme, la cruauté de ne rien atteindre, la plongée jusque dans les abîmes, la douceur des bras du cœur. Il s’agit bien plus que d’une émotion, bien plus que d’une aspiration, bien plus qu’un simple désir. La femme aime que nous l’aimions constamment, que notre regard l’épouse indéfiniment, qu’elle devienne notre centre. Puis, la femme aime que nous l’aimions au-delà de celle qu’elle apparaît, dans le quotidien. Elle n’a guère besoin d’écrire puisqu’elle est écriture. Quel poète glisse ainsi dans la fêlure de son secret ? Pourquoi poète l’aimes-tu comme un fou ? Quelles sortes d’effluves venant de son être qui font de toi un briseur ? Que viens-tu ainsi briser si ce n’est la faille de ta propre humanité ? Brisement dans les éclats de ton silence, le glas qui sonne et réduit ton ignorance à un larcin commis dans la plus improbable des indifférences, celle des jours qui s’amoncellent et ne reviendront plus jamais.

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Douleurs

Démesurés propos dans l’antre de notre cœur usé, là où se situent les oublis de nos cris, tandis que la stèle enferme nos douleurs d’homme. Dans la solitude, voici que les souvenirs se bousculent et l’on voudrait dire non au cœur. L’on voudrait l’arrêter, l’apostropher, le court-circuiter, l’enterrer pour de bon. Ce n’est pas la solitude qui nous torture. L’avoir laissée partir. Elle ne s’est pas retournée. Je lui ai saisi la main comme le dernier geste d’un fou désespéré et j’y ai déposé, en silence, un baiser. Mais, elle est partie sans se retourner. Parfois, elle m’envoie un petit message, un fragile message, je la connais. Je te remercie d’avoir été ce compagnon. L’abruti que je suis ne lui répond jamais. Les mots s’étranglent dans le souffle rauque de l’avoir manquée. Ce n’est pas à cause de toi, m’écrit-elle, tu n’es pas en cause.

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Sensibilité poétique

Tous les pissenlits se sont transformés en une volée de petites aigrettes. Les fraises fleurissent plus tardivement dans ces régions. Une saison qui prend son envol. Avec Marthe et Claudine, nous devisions sur la terrasse. Je me demandais ce que pouvait bien signifier sensibilité poétique. Elles se sont esclaffées toutes les deux. A ce moment là, j’étais parti. J’ai mis beaucoup de temps à partir. Toute une vie pour ne plus s’accrocher à ce que l’on croit. Je n’ai jamais pu m’attacher à personne, en dehors de cette femme. Une femme éclipse toutes les autres. Pourquoi ? Marthe me dit que j’ai toujours été sensible. Mais, non ! j’ai été un monstre de froideur. Ce n’est pas parce que nous sommes serviables que nous sommes vraiment sensibles. Ses mots sont imprégnés de son long regard. Elle est la sensibilité naturelle. Elle vous retient. Elle vous retient toute une vie. Elle vous fait entrer dans le cœur d’une aigrette.

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Petit-déjeuner

Prédilection du petit-déjeuner sur tous les autres repas. Une invitation au rite. Une longue promenade de mots. Elle aimait dire. J’étais sans écoute. J’entendais sans vraiment réaliser son dire. Je lui imposais toujours mon opinion. Non, c’est pire. J’étais simplement dans l’opposition dialectique. Absurdité morbide d’homme ! J’étais malade d’opposition. Polémique stérile. Elle s’enveloppait de sa robe de chambre bleu clair. Ses cheveux relevés en longues boucles. J’aimais son décoiffé. Son visage était fin. Elle parlait en appuyant avec les mains. Elle me regardait ahurie. Je revois ses yeux qui me disaient : Je ne comprends rien. Aujourd’hui, je sais que c’est moi qui ne comprenais rien.

Le verbe aimer

Elle et les mots

L’homme aime et la femme sème. L’homme rêve et la femme s’introduit dans le rêve. Les longueurs d’une plage, le cantique des arbres, les anges qui se modèlent. L’homme aspire et la femme respire. La douceur inégalée des mots, la féminité glisse sur notre aspérité. Je t’écoute. Les mots ont cette puissance que tu révèles. Comme je te rêve ! Elle et les mots.

Le verbe aimer

Sépulture

Invraisemblance jubilatoire,
Partout d'une vague scène,
Au son des pseudo-oratoires, 
Quelle est encore cette querelle ?

Toi, femme dont l'aurore peine,
Le mot d'un répertoire halluciné,
Le vent ici fait sa scandaleuse tournée,
Puis, la mort avait chosé sereine,

Les climats d'une plainte et d'une destinée,
Pareils à un bol de lait de ferme,
Sans que je ne puisse plus m'exprimer,
Ah ! Pitié femme éventrée pleine de haine.

Des bleuâtres lèvres calcinées, 
Je vis ton âme s'écorcher de brûlures,
Ton cadavre gît comme la feu dulcinée,
Ah ! Pitié, achève donc ta lente sépulture !
Le verbe aimer

L’absence

On ne guérit jamais d'un amour,
Si tu me le dis,
S'agit-il d'un parjure ?
Quand s'entremêlent les jours,
L'on succombe, c'est sûr.
A te le dire, je jure
Que mon sang bouillonne sans mesure.
Qu'il faille que mes yeux te suivent,
Que mon cœur s'enhardisse,
Que mes mains longent tes cieux,
Que nos rives s'unissent,
Pour que l'absence s'émeuve.
Le verbe aimer

Elle

Avait-elle le charme d’autrefois ? Que pouvait bien signifier cette expression ? L’homme aime faire silence devant la femme de son rêve. La regarder et voir dans l’éclat de ses yeux un indicible ailleurs.

Nous marchions souvent ensemble, sous les arcades de Rivoli. Elle portait des gants en mousseline, serrait l’ombrelle que je lui avais offert. Je la menais là où mes rêves voulaient devenir des souvenirs, et lui parlais de mes projets tandis qu’elle faisait un léger balancement de la tête. Aimer, elle, cette femme, jusqu’à ses premières rides que je n’ai jamais vues. Aimer son ventre qui n’a jamais porter mes enfants. Aimer son sommeil que je n’ai jamais partagé.

Instantané

L’Adieu d’un frère

Pour elle, j'aurais décroché la lune
Pour elle, j'aurais déplacé des montagnes
Pour elle, j'aurais gravi des dunes
Pour elle, j'aurais connu le bagne.

A l'heure où rosit la fraîcheur des bois,
Tu avais effleuré la douce nuée du lierre
Tenant l'éloge d'un violon aux abois
Plongeant dans les frémissements d'un vert.

Pour elle, j'aurais bu de l'eau claire
Pour elle, j'aurais perdu la vie
Pour elle, j'aurais effacé les rideaux de fer 
Pour elle, j'aurais freiné mes envies.

Dans ses orbites creuses, que la vie déserte,
Une larme. Il pleure, tremble, il a peur.
Ses derniers mots : "j'veux pas crever la gueul'ouverte."
Lucide jusqu'au bout. Adieu en bé mineur.
journal posthume

Les ruses de l’âme

L’âme ruse et l’âme nous laisse sans voix. Dans la saupoudreuse neige, des pas minuscules de petites bêtes, des traces de dentelle sur des milliers d’étoiles compactes. Il s’agit d’une marque imprécise, et c’est dans le soubresaut du jour, quand le soleil décline lentement, qu’une couleur fauve surgit dans le froid. Quelques vestiges de neige éclaboussent le sol. Au loin, je crois voir Mathilde.