Crépuscule

Hé ! Toi !

Hé ! Toi ! Qu'aurais-tu fait ?
A la place de Cid,
Si quoi que tu décides
C'est toi qui es défait.

Vengerais-tu ton père ?
Blessé par cette offense,
Sauvant les apparences,
Submergé de colère.

Appellerais-tu à médiation ?
Calmant tous les esprits,
Donnant aux deux parties,
Un temps de réflexion.

Enlèverais-tu la belle ?
Evitant toute embrouille,
Qu'après ils se débrouillent
Pour vider leur querelle !

journal posthume

Le visage

Le visage nous trahit tout entier, les yeux plus encore. Avec le temps, la vie laisse ses traces, les traces de l’âme. Que pouvons-nous y lire ? Toute une vie. Elle garde sa page blanche, mais les jours ont passé. La fragilité des paupières interrogent les douceurs d’un plissement de soie. Quel rêve se creuse sur les heures écoulées ? Quel flouté dans le regard ? Dans l’instant, le corps a parlé, avec cette beauté.

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Le poids de la journée

Le matin, elle avait les idées claires. Elle préparait le café, les tartines de pain, en silence. Puis, quand nous étions l’un face à l’autre, tout en buvant lentement le café fumant, je sentais qu’elle allait parler. Ce n’était pas du bavardage. C’était une montée de mots jaillis, mûris dans la nuit, comme un bon vin. Quand, je partais au lycée, elle faisait mine de s’activer dans les autres pièces, puis, au moment où je franchissais le seuil de la porte, elle se mettait sur la pointe des pieds et m’embrassait. Elle disait, chaque jour : Que ton jour de travail soit beau ! Quand je rentrais, elle se précipitait à l’entrée avec un grand éclat de rire et courait le long du couloir pour que je l’attrape. Elle avait instauré ce rite avec un grand naturel. J’avoue que la porter me délestait du poids de la journée, du lourd poids de la journée. Elle me redonnait le sourire. Mais, je ne lui souriais jamais. J’entrais avec le visage sombre. Elle riait et me lançait : Voici le visage oblongue ! Alors, elle me chatouillait le menton, le cou. J’étais de marbre. Quand j’éclatais de rire, à l’occasion, elle courrait avec un empressement quasi juvénile vers moi et riait à n’en plus finir : J’aime tant ton rire, me disait-elle.

journal posthume

Sans achat

Une histoire d’homme, une histoire de corps, puis une histoire pour y voir. Le corps trace sa vie comme on trace un sillon, et l’homme aime encore le corps d’une femme qui prend les plis du temps, les plis du ventre, les plis des jours, des peines et des joies. Un homme voit apparaître la ride rude de la vie sur le noble visage, puis caresse le long des doigts légers cette écriture sage. Il embrasse la première tâche brune et voit par le regard qui ne s’achète pas. L’homme des jours, l’homme de tous les jours, plonge dans ce qui ne se voit pas et qu’il est le seul à voir.

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Trop de certitude

Trop de certitude sur un fil tendu, engorgé de profond silence. Je me suis affalé, sur le sol, après avoir vidé une ou deux bouteilles. J’ai sombré dans le sommeil et je crois même avoir pleuré. Un homme pleure, seul dans son ravin nauséeux. Pour la première fois, je suis redevenu un embryon, un fœtus cambré, un presque animal. Elle me manque ! Pourquoi me manque-t-elle ? Pourquoi m’agrippé-je à elle ? Pourquoi sa silhouette me hante et pourquoi, son odeur m’obsède ? Je ne sais plus penser.

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Les jours s’amoncellent

L’âme d’une femme, le flanc d’un corps tout contre celui d’un homme, la cruauté de ne rien atteindre, la plongée jusque dans les abîmes, la douceur des bras du cœur. Il s’agit bien plus que d’une émotion, bien plus que d’une aspiration, bien plus qu’un simple désir. La femme aime que nous l’aimions constamment, que notre regard l’épouse indéfiniment, qu’elle devienne notre centre. Puis, la femme aime que nous l’aimions au-delà de celle qu’elle apparaît, dans le quotidien. Elle n’a guère besoin d’écrire puisqu’elle est écriture. Quel poète glisse ainsi dans la fêlure de son secret ? Pourquoi poète l’aimes-tu comme un fou ? Quelles sortes d’effluves venant de son être qui font de toi un briseur ? Que viens-tu ainsi briser si ce n’est la faille de ta propre humanité ? Brisement dans les éclats de ton silence, le glas qui sonne et réduit ton ignorance à un larcin commis dans la plus improbable des indifférences, celle des jours qui s’amoncellent et ne reviendront plus jamais.

journal posthume

Douleurs

Démesurés propos dans l’antre de notre cœur usé, là où se situent les oublis de nos cris, tandis que la stèle enferme nos douleurs d’homme. Dans la solitude, voici que les souvenirs se bousculent et l’on voudrait dire non au cœur. L’on voudrait l’arrêter, l’apostropher, le court-circuiter, l’enterrer pour de bon. Ce n’est pas la solitude qui nous torture. L’avoir laissée partir. Elle ne s’est pas retournée. Je lui ai saisi la main comme le dernier geste d’un fou désespéré et j’y ai déposé, en silence, un baiser. Mais, elle est partie sans se retourner. Parfois, elle m’envoie un petit message, un fragile message, je la connais. Je te remercie d’avoir été ce compagnon. L’abruti que je suis ne lui répond jamais. Les mots s’étranglent dans le souffle rauque de l’avoir manquée. Ce n’est pas à cause de toi, m’écrit-elle, tu n’es pas en cause.

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Sensibilité poétique

Tous les pissenlits se sont transformés en une volée de petites aigrettes. Les fraises fleurissent plus tardivement dans ces régions. Une saison qui prend son envol. Avec Marthe et Claudine, nous devisions sur la terrasse. Je me demandais ce que pouvait bien signifier sensibilité poétique. Elles se sont esclaffées toutes les deux. A ce moment là, j’étais parti. J’ai mis beaucoup de temps à partir. Toute une vie pour ne plus s’accrocher à ce que l’on croit. Je n’ai jamais pu m’attacher à personne, en dehors de cette femme. Une femme éclipse toutes les autres. Pourquoi ? Marthe me dit que j’ai toujours été sensible. Mais, non ! j’ai été un monstre de froideur. Ce n’est pas parce que nous sommes serviables que nous sommes vraiment sensibles. Ses mots sont imprégnés de son long regard. Elle est la sensibilité naturelle. Elle vous retient. Elle vous retient toute une vie. Elle vous fait entrer dans le cœur d’une aigrette.