Escale à Louksor

Éluder notre confort est semblable à l’indigeste repas servi à grand renfort d’alcool pour oublier notre naissance. Des textures œnologiques, des attouchements fébriles dans la rusticité du palais mental. Rien n’y fait : nous n’échappons guère à notre naissance. Il est vrai que le prodige du voyage est d’enclencher le voyage en nous-mêmes, sinon, le surplace est la seule conclusion qui s’impose. J’y pense depuis tous ces jours. Voyager, c’est en quelques sortes partir à l’aventure d’une rencontre. Bien souvent, dans l’inconfort de la salle d’attente, dans quelque brumeux ou poussiéreux locaux perdus au fin fond de la brousse, quand le simple fait de transpirer nous fait redouter le pire, insalubrité et lourdeurs en tout genre. Un de mes souvenirs majeur est sans doute notre escale en Egypte, lors d’un long périple. Cette escale, qui dura une huitaine d’heures, dans le fameux aéroport de Louksor, me fit remonter dans le temps. Je ne voyais plus que les imposantes pyramides. De nature assez distraite, je peux rester ainsi des heures entières, complètement décalé, en marge du temps.

La nudité dans laquelle nous plonge un voyage est une réelle opportunité pour nous heurter sans pudeur et une fois pour toute. Les autres nous apprennent à nous voir, sans possibilité de se cacher derrière un masque. Ici, c’était le temps qui me donna une leçon d’humilité.

Raideurs

La formidable opportunité est de délier les langues jusqu’à la simplicité évoquée. Évider l’incontournable propos, mais s’ajuster au son le plus harmonieux. De nos innombrables voyages, nous avons rencontré souvent une petite ruelle inévitable, celle que l’on finit toujours par traverser, n’importe où dans le monde, aux relents putrides, qui vous suffoquent jusqu’au plus profond de votre propre âcreté, et vous traversez ce moment d’apnée, courbé à tout jamais, vous perdant dans votre occident, enchaîné par les raideurs pestilentielles et vous ne savez plus si ces odeurs viennent des poubelles d’une cité arriérée d’un quelconque tiers monde, ou bien s’il s’agit de votre mental froidi par des années de conditionnement. Combien de fois avons-nous vomi nos raideurs ? Puis, à plonger dans les yeux d’un enfant en guenilles, nous respirons enfin à plein poumon. Cet enfant misérable, qui me voit tel un dieu, ne sait pas combien sa simplicité vient briser la sclérose de mon cerveau.

Degré forcené

Le degré forcené de l’écriture épurée est sans doute un ancrage pour l’écrivain. Peut-être plus. Sommes-nous composés de composition ? Sommes-nous asservis par la lecture des mots qui essorent notre réalité et la conditionnent de nos conditionnements ? Des fragments épars de mise en mots dans la délectation à la fois esthétique, consensuelle, épouvantée sans doute par nos parchemins existentiels… Quelle couleur et quelle texture pour amplifier ce qui ne saurait être abordé que par la sincérité ? Jean me parle d’oeuvre, Mathilde de capillarité conjoncturelle (c’est une pure scientifique !). Ni l’un ni l’autre ne me convainc de cette nécessité obligée d’une forme d’aboutissement. Je suis sûr que tout est abouti. Pourtant, nous balbutions sans cesse ce précisément abouti en un recommencement de forme et de synthèse. J’envisage l’écriture comme une mélodie inconnue que je surprendrai à l’orée d’un bois. La mélodie de notre âme ? Ecrire comme le sauvetage de soi, dans l’abandon d’une folie que l’on ménage avec compassion…Sans doute.